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Au cœur de la forêt du Bois-le-Comte poussait une liane poreuse bien connue des bûcherons, le bois fumant.
Lorsqu’on la brûlait, il en sortait une fumée âcre, piquante, tenace…
et pourtant dangereuse pour la santé, ce que les bûcherons savaient très bien, mais disaient toujours après coup.

Un matin, un élève du collège-de-Pierre, fils de bûcheron, rassembla sa petite bande derrière les remparts de l’école.
Ils étaient plus grands que Soleias. Plus sûrs d’eux. Et surtout convaincus que les règles étaient faites pour les autres.
Avec un air mystérieux, il ouvrit la main. Dans le creux de sa paume, il montra un morceau brun et sec.
« Regardez ce que j’ai trouvé dans la poche de mon père… C’est du bois fumant. Venez, on va essayer de l’allumer »
L’idée fut jugée excellente.
Ils se glissèrent dans un recoin du collège, un endroit oublié des adultes.
Le bois fut allumé.
La liane se consuma doucement, libérant son odeur de brûlée, qui, ravie de voyager, s’infiltra dans les couloirs comme un messager malveillant, bien trop visible pour une idée censée rester secrète.
_ « Khrr… khrr… »
— « Chut ! Tousse pas si fort ! »
— « Ça pique ! »
— « Mais éteins ça, on va se faire repérer ! »
Ils toussotaient, agitaient les mains, riaient nerveusement.
La fumée rampait dans les couloirs…
Et c’est à ce moment-là que Soleias passa.
Il ne s’arrêta pas. Il ne regarda pas. Il ne savait rien. Il passa juste à proximité. Mais la fumée, elle, ne passa pas inaperçue…
Soudain, la Taupe surgit.
Elle était là depuis un moment déjà.
Tassée contre le mur.
Presque enterrée dans l’ombre, immobile comme une pierre qui écoute.
On aurait juré qu’elle possédait des radars invisibles…
D’un bond, elle jaillit devant Soleias et la bande et redressa le museau.

Elle renifla lentement, méthodiquement,
avec ce sourire discret de quelqu’un qui attendait justement que ça arrive.
Puis elle déclara, d’une voix grave et parfaitement satisfaite : « Ça sent le brûlé ! »
Silence…
Les plus grands chevaliers se figèrent dans leur recoin, retenant leur souffle, espérant devenir invisibles.
La Taupe tourna la tête. Son regard tomba sur… Soleias.
« C’est encore toi, dit-elle. Qu’est-ce que tu fabriques ?! Cette odeur, cette fumée… Tu fumais ? »
Soleias s’arrêta, stupéfait : « Moi ? Mais je ne fume rien. Je passais juste. »
Mais derrière le mur, les vrais responsables ne dirent rien. Pas un mot. Pas un aveu. Pas même une toux.
La Taupe hocha la tête. « Mon nez ne se trompe jamais. Et l’odeur était près de toi. »
Alors Soleias fut accusé. Encore. Et une nouvelle fois conduit devant la reine directrice.
Les autres sortirent plus tard, l’air innocent, la gorge encore un peu râpeuse. Personne ne les interrogea vraiment. Personne ne leur demanda pourquoi leurs yeux étaient rougis.
À peine eut-il franchi la porte qu’elle le dévisagea.
Un frisson passa dans l’air.
Puis elle aperçut son regard noir, calme, droit, implacable. Et là… elle s’énerva. Un mélange d’agacement et de plaisir cruel. Comme si son orgueil venait de recevoir un coup juste là où ça faisait mal.
« Encore toi ! » cria-t-elle, frappant du poing sur son bureau. C’est toujours toi qui causes des problèmes ! »
Les plumes dans l’encrier tremblèrent. L’air sembla se charger d’électricité. Elle tourna sur elle-même, s’approcha de lui, ses yeux lançant des éclairs. Elle le fixa longuement, comme si une étincelle allait jaillir toute seule.
« Vide tes poches », ordonna-t-elle.
Soleias s’exécuta.
Sur la grande table en bois sombre apparurent, l’un après l’autre : un caillou lisse porte-bonheur, une ficelle usée, un bouton orphelin et un morceau de pain dur, sauvé héroïquement du déjeuner.
La Directrice plissa les yeux. Se pencha. Regarda de plus près. Rien… Pas de bois fumant. Pas même une poussière suspecte.
Son visage se ferma. On aurait presque dit qu’elle était déçue : « C’est tout ? » lâcha-t-elle, comme si elle s’attendait à mieux.
Soleias acquiesça calmement.
Elle se redressa alors, contrariée de ne rien pouvoir attraper, le regarda, puis trancha d’un ton sec : « Et tu crois pouvoir me regarder comme ça, hein ? Avec ton petit air narquois ! »
Puis, prenant une grande inspiration, elle se redressa, frotta ses mains avec un sourire cruel et ajouta : « Alors puisque quelqu’un doit être puni… ce sera toi ! »

Soleias cligna des yeux : « Pour quoi, Madame ? » demanda-t-il calmement.
« Pour prévention ! », répondit-elle avec assurance. Et sa punition tomba, absurde et solennelle :
- Copier cinquante fois le Règlement du Château,
- à la plume,
- en lettres médiévales,
- assis sur un banc sans dossier,
- pendant que les autres iraient jouer dans la cour.
« Ça t’aidera à réfléchir », ajouta-t-elle.
Réfléchir à quoi, personne ne le sut jamais. Les grands chevaliers, eux, ne furent pas convoqués. Ils ne montèrent pas la tour. Ils ne copièrent rien. Soleias s’exécuta. Il écrivit. Encore. Et encore.
Ce soir-là, en rangeant sa plume, il comprit une chose de plus : Les plus grands ne sont pas toujours les plus courageux. Parfois, ils se font même tout petits.
Et il arrive que l’innocent soit puni parce qu’il est le plus facile à accuser…
On raconte que, quelques jours plus tard, les grands, pris de remords, se dénoncèrent.
Mais dans le royaume, personne ne jugea nécessaire de s’excuser auprès de Soleias. La faute avait changé de camp, pas la punition !

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